Homélie de Timothy Radcliffe pour la Messe du Saint-Esprit: texte intégral

Biên Hòa Juillet 2019
Les disciples sont enfermés dans la chambre haute parce qu’ils ont peur. Jésus brise le mur, souffle sur eux le Saint-Esprit, et les libère pour partir en mission. Nous sommes comme eux lorsque nous invoquons le Saint-Esprit aujourd’hui. Nous ne sommes pas enfermés à Biên Hòapar peur, même si on nous conseille de ne pas sortir ! Chacun de nous, cependant, a des peurs qui peuvent nous emprisonner et nous empêcher de partir en mission.
Quelles sont nos craintes ? C’est peut-être la peur de l’échec. Si nous nous lançons dans un projet ambitieux, échouera-t-il ? C’est peut-être la peur de quitter nos maisons confortables et sûrs et de partir en mission dans un endroit dangereux. Nous pouvons avoir peur d’explorer des questions difficiles auxquelles nous n’avons pas de réponses. Lorsqu’on a demandé à Yves Congar si ses réponses étaient exactes, il a répondu qu’il ne savait pas, mais que les questions étaient justes. Ne craignons pas les questions difficiles. Nous pourrions avoir peur, surtout en Occident, que nos Provinces ne survivent pas. Certains frères plus âgés ont peur des jeunes frères et de leurs rêves.
Nous prions donc l’Esprit Saint de nous libérer de la peur et de sortir de nos pièces verrouillées, afin de prêcher. Nous prions pour ce qu’un précédent Maître, Vincent de Couesnongle, appelait “le courage de l’avenir”. Si nous le faisons, nous serons bien sûr vulnérables. Un dominicain anglais, Herbert McCabe, disait souvent : “Si tu aimes, tu seras blessé, tu pourrais même être tué. Mais si tu n’aimes pas, tu es déjà mort”. Oui, nous serons blessés. Nous pourrions être tués, comme le bienheureux Pierre Claverie en Algérie. Mais le Christ ressuscité montre au disciple ses blessures. Si nous n’osons pas être vulnérables, nous ne ferons jamais rien.
Nous prions aussi pour que l’Esprit nous guide dans l’élection du nouveau Maître de l’Ordre. Il n’a pas besoin d’être la personne la plus courageuse qui nous libérera. C’est le Saint-Esprit qui le fera et non le Maître de l’Ordre ! Son rôle principal est de soutenir les Provinces et les frères, que l’Esprit appelle à une mission courageuse. Il y aura toujours des personnes qui essaieront d’écraser une nouvelle initiative parce qu’elle est risquée ; elle pourrait même ne pas fonctionner; nous en faisons déjà trop ; elle pourrait être mal comprise. Ce n’est pas sûr. Le rôle du Maître est de résister à cette peur. Nous avons des centaines de merveilleux jeunes frères qui veulent faire quelque chose d’un peu fou. Nous devons être réalistes, mais ne jamais les décourager. La première chose que les anges dirent aux femmes après la résurrection fut : “N’ayez pas peur”.
Souvent les frères veulent que leurs supérieurs — les Prieurs, les Provinciaux, le Maître — viennent solutionner leurs problèmes. Un provincial m’a un jour montré ses archives et dit : ces dossiers représentent environ 10% des frères et ils me prennent 90% de mon temps. Mais, si un supérieur se considère comme un “solutionneur” de problèmes, il découvrira que de plus en plus de frères sont des problèmes. Un sondage mené auprès des hôpitaux canadiens a révélé que l’hôpital idéal n’aurait aucun patient. Certains provinciaux pourraient penser que la province idéale n’aurait plus de frères, puisqu’il n’y aurait alors plus de problèmes.
Les disciples dans la chambre haute pensaient probablement que Thomas était un problème. Pourquoi n’était-il pas là, enfermé avec les autres ? Qui lui a donné la permission de sortir dans ce monde dangereux ? S’il se blesse, il s’attendra probablement à ce qu’on s’occupe de lui ? Qui paiera son traitement médical ? Mais c’est ce disciple problématique qui confesse d’abord la divinité du Christ. Bien sûr, il y a des problèmes qui doivent être résolus s’il est possible, mais le rôle principal de notre nouveau Maître et de nos Provinciaux est d’encourager ce que Bruno appelle la “créativité apostolique”.
Jésus dit : “Que la paix soit avec vous”. Notre prédication jaillit de cette paix. Grâce à Dieu, l’Ordre est en grande partie en paix. Nous pouvons avoir des tensions, voire parfois des conflits, mais nous ne faisons qu’un. Le premier devoir du Maître est de veiller à la paix de l’Ordre. Ce que Bruno a fait à merveille.
La paix est détruite quand les gens sont enfermés dans de petites chambres d’idéologie. Partout dans le monde, les gens se réfugient dans de petites pièces et ferment les portes à clé. Conservateur ou libéral, traditionaliste ou progressiste. Les algorithmes des médias enferment les gens dans des bulles dans lesquelles ils parlent à ceux qui ont les mêmes idées. Le bon et le mauvais ; nous et eux.
Bruno a fait remarquer dans son nouveau livre que c’est exactement ce que pensaient les Cathares. Tout était en noir et blanc. Il y avait le bon Dieu et le mauvais Dieu. Les purs et les impurs. La prédication de Dominique a commencé par les inviter à sortir de ces prisons mentales vers la création spécieuse du Dieu unique qui a tout créé. Nous avons besoin, aujourd’hui, d’un Maître qui empêche l’Ordre de se fragmenter en partis, et qui aime la spacieuse vérité du Catholicisme.
Les Évangiles nous racontent que les disciples se sont réjouis en voyant le Seigneur. Toutes nos prédications jaillissent de cette joie. Sans joie, nous perdons notre temps. Que le Seigneur nous donne un Maître joyeux.


